Informations générales

Située à l'est de l'Ouest et à l'ouest de l'Est, la Pologne confie son destin à deux cultures, l'Occident et l'Orient, qui s'y affrontent et s'y mélangent. Même le paysage, qui d'habitude ne possède pas de penchants politiques, hésite entre les deux. Les étendues de Mazovie, à l'est du pays, rappellent autant la plaine germanique qu'elles annoncent les steppes d'Ukraine. Dans les grandes cathédrales du gothique allemand, vous allez trouver des icônes de la triste madone de Vilnius, capitale lituanienne autrefois ville polonaise. La langue polonaise aux sonorités bien slaves emprunte pourtant beaucoup à l'allemand et au français. Le dilemme d'une double appartenance risque de ne jamais être tranché, parce que, même aujourd'hui où le rêve de l'Occident se réalise, la nostalgie de l'Orient est toujours là.
Mais, plus que le pays aux frontières maintes fois remodelées au fil d'une histoire mouvementée, ce sont ses habitants qui vous laisseront un souvenir impérissable.
En mille occasions, vous serez convié à la table des Polonais, partagerez des soirées inoubliables remplies d'interminables discussions loufoques, autour d'un verre de thé brûlant ou de vodka glacée. Chez ces Gaulois de l'Est, les amateurs de tourisme culturel et de dépaysement seront comblés, mais c'est l'émotion des rencontres qui restera en mémoire.
Depuis le 1er mai 2004, la Pologne est membre de l’Union Européenne.

La Pologne à travers les livres

LITTERATURE POLONAISE CONTEMPORAINE

La chute du Mur, en 1989, a constitué en Europe Centrale et Orientale — et en Pologne en particulier — un profond bouleversement. Dans le domaine de la culture, on a assisté à une sorte de « réunification » intérieure que fut le retour au pays de nombreux artistes exilés. Parmi les plus fameux : Czeslaw Milosz, Stanislaw Lem, qui vivaient aux Etats Unis, Adam Zagajewski, qui vivait en France, Slawomir Mrozek, revenu du Mexique, ... . Ils vivent aujourd’hui en Pologne et y créent leurs oeuvres nouvelles. Cette proximité « physique » des exilés n’est pas sans exercer un retentissement certain sur les artistes les plus jeunes. Ils doivent porter un autre regard sur la réalité environnante et sur leur propre activité artistique. Le passage rapide, voire brutal, de la Pologne à l’économie de marché, a suscité, surtout chez les jeunes écrivains, des textes ironiques, désenchantés, dans lesquels ils explorent et s’efforcent d’assumer une liberté sans précédent.

LITTERATURE ET HISTOIRE

L’instauration du régime démocratique a ouvert la voie à un travail de réappropriation de pans entiers de l’histoire polonaise du XXe siècle, occultés, passés sous silence durant des décennies, et traités pour l’essentiel par la littérature d’émigration. (Songeons ici au rôle prédominant joué par la Maison d’Editions Institut Littéraire, et sa revue Kultura, installées à Maison-Laffittes, près de Paris).

Parmi les thèmes traités désormais « à découvert » figure celui des Confins orientaux, provinces de l’Est, polonaises avant 1939, absorbées par différentes républiques soviétiques après 1945. Ce « glissement » de la Pologne de l’est vers l’ouest a provoqué des déplacements massifs de populations civiles vers les terres dites « recouvrées », c’est-à-dire prises à l’Allemagne dans le cadre de la conférence de Yalta.

Deux villes, aux noms tabou, imprononçables, porteuses d’une riche histoire polonaise, symbolisent cette forme spécifique d’amputation, points nodaux de nostalgies, de recréations personnelles : Wilno (Vilnius), en Lituanie, et Lwow (Lviv), en Ukraine.

Wilno, ville natale de Czeslaw Milosz, de Tadeusz Konwicki, ... ; Lwow, berceau de Zbigniew Herbert, d’Adam Zagajewski, de Krystyna Rodowska... Longtemps « Ville(s) sans nom » — c’est sous ce titre que Milosz a publié en 1969 un recueil poétique, dans lequel il revisite la ville de sa jeunesse, Wilno, — il est enfin possible, après 1989, de les nommer, de parler ouvertement de la blessure que fut leur perte. Villes enfin nommées, et définitivement perdues, elles symbolisent la situation de l’homme au XXe siècle, déshérité, chassé du paradis d’une culture organique, proche de la nature. Les déplacements massifs de populations, l’extermination de la communauté juive qui y était particulièrement importante, l’afflux de nouveaux habitants impriment désormais à ces villes un tout autre visage.

Les années 90 offrent enfin la possibilité de parler plus ouvertement de la Shoah, du génocide des juifs, dont la majorité vivait dans cette partie de l’Europe, notamment en Galicie orientale.

Après des années de silence, des auteurs abordent cette littérature du témoignage, qui fait de certains d’entre eux des écrivains à part entière : ainsi Ida Fink (Le Jardin à la dérive.), Wilhelm Dichter (Le Cheval du Bon Dieu), Henryk Grynberg (La Guerre des Juifs), Hanna Krall (Prendre le Bon Dieu de vitesse ; Les Retours de la mémoire : Récits ; La Sous-locataire ; Preuves d’existence, ...). Ces auteurs s’efforcent de restituer des fragments de vie, de remonter à la surface de la mémoire des éclats, des brisures du passé, de donner une idée de l’ampleur du manque, de ce continent englouti qu’était la communauté juive d’avant 39.

Non nommés, les anciens territoires polonais de l’Est étaient néanmoins présents en creux, en filigrane, contrairement aux nouveaux territoires de l’Ouest, qui ne font leur entrée en littérature qu’à la faveur des événements initiés par la chute du Mur. Leur traitement littéraire est le plus souvent le fait de jeunes auteurs, nés après 45, dont l’enfance s’est déroulée précisément sur ces terres « recouvrées », d’où les Allemands avaient été chassés en quelques heures, et qui ont été repeuplées pour l’essentiel par des Polonais déplacés de l’Est.

Dans son roman intitulé Hanemann, Stefan Chwin retourne dans la Ville Libre de Dantzig d’avant et d’après la débâcle de 45, évoque les violences subies par les civils allemands chassés de chez eux par l’avancée des troupes russes. En fuyant, les habitants de la ville laissent derrière eux leurs maisons et leurs appartements, tels quels, avec tout leur passé et leurs souvenirs. En écrivant de très belles pages sur le cataclysme qui frappe les objets de la vie quotidienne, leur préservation ou leur destruction dans le chaos, Chwin restitue, indirectement, la violence qui s’abat sur les hommes.

Le Danzig germanique constitue également la trame du roman de Pawel Huelle, Weiser David. Olga Tokarczuk revisite dans son roman intitulé E.E. le Breslau d’avant 39, devenu le Wroclaw polonais après 45.

Explorant des espaces et des thèmes peu — ou pas du tout — traités par la littérature polonaise d’avant 89, d’autres jeunes auteurs s’intéressent aux minorités religieuses, ainsi Jerzy Pilch, évoquant les protestants du sud de la Pologne (Sous l’aile d’un ange).

PARTIR. RESTER

La Pologne devenant enfin un pays comme un autre, la littérature pouvait se consacrer désormais à d’autres tâches que la résistance éthique et politique.

Face à des aînés prestigieux tels que Czeslaw Milosz, Zbigniew Herbert, Tadeusz Rozewicz, Wieslawa Szymborska (quatre poètes, deux prix Nobel), dont les œuvres se confrontaient à la guerre, à l’oppression, à l’exil, aux notions de bien et de mal, à la dimension transcendante de l’existence, à la pression de l’Histoire, les jeunes auteurs se tournent vers des sujets plus triviaux, plus terre-à-terre, en avouant une connaissance incertaine du monde, méfiants à l’égard des grandes vérités, des mots d’ordre enthousiastes. Ils se détournent des « maudits problèmes polonais » et cherchent à explorer de nouveaux rapports à l’Occident, à la société de consommation, à l’individualisme, à la quête personnelle du bonheur. Ainsi Manuela Gretkowska, dans ses romans Le Tarot de Paris, Nous sommes tous des émigrés, ou encore Cabaret Métaphysique, se transporte ailleurs, en France, à Paris, loin de la Pologne réelle, pour affirmer la liberté de ses personnages, lancés dans une quête passionnée de contenus culturels choisis à leur gré dans le grand trésor universel. Le décor du roman de Marek Bienczyk, Terminal, est également Paris, lieu d’un amour intense, sans avenir, au fil d’une progression tâtonnante du héros vers une connaissance fragmentaire et incertaine du monde et de lui-même, avec un regard au plus près des objets et des êtres, qui, cependant, ne se livrent guère et gardent tout leur mystère.

Le voyage hors de la Pologne permet de s’immerger dans un élément étranger, s’y confronter ou de s’en tenir à distance : le pays étranger matérialise l’étrangeté aux autres, et à soi-même, favorise une prise de distance.

Cette distance, d’autres auteurs la cherchent dans l’écart temporel, ou dans l’atemporel : ainsi Magdalena Tulli, Dans le rouge, recrée une ville délocalisée dans le temps et dans l’espace, où les personnages affrontent un éternel hiver et l’énigme que constitue leur vie.

Les auteurs qui se confrontent à la Pologne des années 90, l’aperçoivent comme un avatar déformé de l’Occident, une copie plus pauvre de la société de consommation occidentale, qui se manifeste surtout à travers les objets de la vie quotidienne. Il existe un hiatus, une sourde opposition entre les objets issus de l’industrie socialiste, ternes, peu variés, faits dans des matières plus frustes, destinés à servir le plus longtemps possible, et les objets « capitalistes », en plastic coloré, attirant le regard, le plus souvent destiné à un usage unique, jetables. C’est particulièrement Andrzej Stasiuk qui, de roman en roman (Dukla, Le Corbeau blanc, Histoires Galiciennes, Par delà la rivière, Hiver...) poursuit son examen des hommes à travers les objets qu’ils utilisent, qu’ils aiment ou qu’ils jettent. Déchirée entre une vie étriquée dans le communisme finissant et une imitation pitoyable des modes capitalistes, la réalité prend une consistance fantomatique, traversée par des personnages creux, littéralement vidés de l’intérieur.

La génération née dans les années 70, — voire 80 avec la jeune prodige de la littérature polonaise, Dorota Maslowska (PoloCoctail Party) — le ton et la thématique s’infléchissent. Les auteurs explorent les marges sociales, avec leur langage propre, leur dérive inéluctable vers la violence urbaine, la prise de stupéfiants, arrosée d’alcool... Une forme de réaction à la dissolution des valeurs convenues, traditionnelles, entre désirs exacerbés et frustrations.

Des auteurs tels que Dorota Maslowska, Tomasz Piatek, Wojciech Kuczok ou encore Daniel Odija, lèvent un coin du voile sur une autre Pologne, celle qui existait avant — avant la chute du Mur — et qui existe après, celle des petites villes périphériques, des banlieues pauvres, des campagnes déshéritées, en proie au chômage, laissées pour compte de la modernisation, où la jeunesse grandit entre des parents déboussolés, aigris et une société de consommation criarde et envahissante, qui ne fait qu’exacerber les frustrations.

Ils sont parmi les premiers à tenter de saisir les conséquences de la transition historique amorcée en 1989. Une forme de sociabilité « socialiste », façonnée par les nécessités des pénuries récurrentes, est abolie par le changement de régime. D’autres règles s’imposent, auxquelles les hommes s’adaptent plus ou moins facilement. On exalte l’esprit d’entreprise, fleurant un capitalisme sauvage digne du XIX e siècle, l’initiative individuelle, le goût de la réussite matérielle. Une société où priment l’apparence, le clinquant de tenues occidentales, le mépris pour les loosers.

Ces jeunes auteurs explorent également la crise de la famille, qui, soit aux yeux de l’Eglise, soit de l’Etat, était une entité exaltée et mythifiée. Ils sondent les lignes de fractures entre enfants et parents, leurs antagonismes et incompréhensions mutuels, quand ils ne mettent pas en pleine lumière la grande violence qui existe et oppose les générations. (Kuczok, Odija, ...)

La prose polonaise la plus récente s’est approprié de nouveaux territoires et a agrandi son espace de liberté d’écriture, en poussant ses explorations du côté du roman populaire, de la pornographie, de l’ésotérisme, ... . Elle fait coexister des préoccupations anciennes et les théories les plus récentes, et érige la littérature en un immense espace intertextuel, un espace de dialogue entre le passé et le présent, l’ailleurs et l’ici, ... . Car la connaissance acquise est toujours incertaine, toujours à interroger, et l’effort de compréhension toujours à recommencer. A lire donc.

M. Manuel Bouvard, Bordeaux le 19 février 1999


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